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Rob Hopkins, Attentats de Paris : Comment extirper les racines de la violence

Diapositive1Ce qui s’est passé à Paris est horrible. Comme beaucoup d’entrenous, je suis encore affecté par ces évènements et je tiens à envoyer toute mon affection et mon soutien à ceux qui ont été concernés et plus particulièrement à nos amis qui organisent la Transition à Paris. J’espère qu’ils sont tous en sécurité. Je vois aussi que nous vivons toujours dans un monde où il y a une hiérarchie des drames, où la souffrance de ceux qui nous ressemblent passe avant celle des autres. Alors, je veux garder à l’esprit que de tels évènements et d’autres bien pires encore sont le lot quotidien de beaucoup d’êtres humains partout dans le monde.

Me reste à l’esprit le moment significatif où le président français, interviewé peu de temps après les attentats, déclara: «Nous allons nous battre et cette guerre sera sans merci».
Cela me ramena aux jours qui suivirent le 11 septembre, quand l’administration Bush s’est mise à parler de «guerre contre la terreur»,précisant: « on est avec nous ou contre nous».

Aujourd’hui, je ressens le même malaise, accentué par le déploiement des porte-avions et des frappes aériennes sur la Syrie. Quelle différence cela aurait-il pu faire si le président avait annoncéque son gouvernement allait prendre le temps de réfléchir sur les implications de ces évènements ? S’il avait invité à réfléchir plus en profondeur aux questions qu’ils soulèvent ?

Quoique que la réplique et l’attaque fassent partie, j’en suis conscient,des réflexes de notre espèce, elles ne sont pas notre seule option. Il y a une autre façon de réagir, susceptible de briser le cercle vicieux qui semble nous emporter. Une réponse qui, plutôt que parler – comme le fit récemment le directeur de la CIA – de notre engagement dans une «guerre continue», une guerre sans fin, s’attacherait à rechercher les racines du problème. A voir la façon dont les évènements ont été couverts par la presse, vous seriez excusables de croire que ces attaques horribles se sont produites hors de tout contexte et que le comportement des puissances occidentales ne peut en aucune manière être incriminé.

Or, comme cela a été maintes fois montré, par exemple par Chalmers Johnson, il n’en est absolument rien. Au cours de notre propre histoire, nous avons mené quantité de guerres illégitimes, envahi des territoires, et bien pis. Et comme Mehdi Hasan le fait remarquer, les gouvernements occidentaux sont outragés par la supposition que leurs agissements pourraient être à l’origine de telles réactions, mais ils oublient qu’au mois de mars le Président Obama a décrit l’Etat islamique comme une «conséquence non voulue» de l’invasion de l’Iraq par l’armée américaine. Ils se complaisent même à affirmer que les bombardements russes sur la Syrie «ne font qu’alimenter davantage les extrémismes et la radicalisation».
Hasan ajoute: «La vérité qui dérange, c’est que la géopolitique, de même que la physique, est soumise à la troisième loi de Newton: «Toute action engendre une réaction égale et opposée». Que les gouvernements ne prennent pas le temps de réfléchir et semblent avoir choisi de se jeter dans une stratégie belliqueuse ne doit pas nous empêcher – nous- de réfléchir. Et nous devons le faire. Une étude récente de Marie Otten et Kai Jonas publiée dans Social Neurosciences apporte de quoi enrichir la réflexion. L’étude s’intéresse à l’humiliation, que les auteurs
définissent comme «l’émotion associée à un abaissement de sa dignité dans le regard des autres». Le mot humiliation a la même origine que humus – le sol, en latin – et fait référence à la situation où l’on a le visage contre terre. Quelques psychologues parlent de l’humiliation comme d’une «bombe nucléaire émotionnelle». L’étude conclut que «l’humiliation est une expérience émotionnelle plus intense que le bonheur, la honte ou la peur». Cependant, depuis que, peu après le 11 septembre, la «guerre à la terreur» a commencé, l’arme principale a été l’humiliation. Dans un chaotique «l’ennemi de mon ennemi est mon ami», les nations occidentales ont déversé l’humiliation sur tous les coins du monde classés «contre nous», ce à quoi nous devons maintenant un si terrible choc en retour.
Il y a eu Abu Graib, Fallujah, le transfert des prisonniers, les attaques de drones, et c’est toujours la même chose: humiliations sur humiliations. Les techniques de torture utilisées à Guantanamo et ailleurs s’appuyaient explicitement sur l’humiliation. A l’époque, il me vint à l’esprit que le dessein de la guerre en Iraq pourrait être d’humilier toute une nation ainsi que sa culture. Mais ceux qui infligent l’humiliation sont souvent ceux qui l’ont d’abord subie et ne font que la reverser sur les autres. En conclusion des années de recherche qu’il a consacrées aux gens qui ont fait l’expérience de l’humiliation aux Etats-Unis, Donald Klein écrit: «Je suis convaincu que l’humiliation ou la peur de l’humiliation est, dans notre société, à l’origine de beaucoup des comportements les plus destructeurs entre personnes ou entre groupes». Selon Linda Hartling, «l’expérience de humiliation empoisonne les individus, les familles, les communautés et des sociétés tout entières sur des générations sans fin ». Ce poison se manifeste aujourd’hui à nous sous différentes formes. L’humiliation est une arme dangereuse, une arme à double tranchant.
Comme l’ont fait remarquer Otten et Jonas: «l’humiliation semble mobiliser de fortes émotions, le plus communément la colère et l’inclination à se venger». Evelin Gerda Lindner, dans un article de2001, note que l’humiliation est «ce qu’il y a plus puissant pour créer un abîme entre des gens et briser les relations». Dans ce contexte, compte tenu des douze années de brutalités qui se sont écoulées depuis l’invasion de l’Iraq et le début de la banalisation institutionnelle de l’humiliation à une échelle sidérante, que pouvons-nous apprendre de ces recherches pour nous aider, nous, citoyens, à imaginer ce que nous pourrions faire ?

En premier lieu, là où nous en avons le choix, nous pouvons cesser d’élire des gens pour qui l’humiliation est une réponse naturelle. Diriger en infligeant l’humiliation de manière ordinaire relève peut-être de notre vécu, mais ce n’est pas la seule option.

Dans un article de 2002 du Journal of Peace Psychology, Lindner souligne le contraste entre l’Allemagne des années 30 et l’Afrique du Sud des années 80. Le sentiment profond d’humiliation qu’exploita Hitler pour fonder son IIIe Reich a eu les conséquences que nous connaissons. A l’opposé, l’Afrique du Sud est un rare exemple de la manière dont fut traitée
avec intelligence et compassion l’humiliation issue en l’occurrence de l’apartheid. Le monde entier s’attendait à un bain de sang dès lors que les Blancs passeraient la main. Pourquoi cela n’arriva pas, Lindner en donne une raison: « Humiliateurs et humiliés s’assirent à la même table pour dessiner ensemble la société dans laquelle « les Blancs comme les Noirs se verraient garantir leur inaliénable droit à la dignité humaine».
Lindner, peu de temps après le 11 septembre, nota prophétiquement:
«Si le XXIème siècle est façonné par l’exemple de Mandela, on comprendra mieux le rôle qu’a joué l’humiliation dans les relations entre les êtres humains». A quoi ressemblerait une réponse inspirée de Mandela aux effroyables évènements de Paris ?

Plus loin, dans son article, Lindner ajoute: «Il est facile de se focaliser sur les coupables et leurs méfaits, mais il est difficile de reconnaître sa propre contribution potentielle au processus d’humiliation. » Ce qui fait écho au paragraphe avec lequel Mehdi Hasan conclut son article:

« Nous détournons notre regard d’une évidence aveuglanteet continuons à prétendre que «les autres» – les Russes, les Iraniens, les Chinois – sont agressés en raison de leurs politiques, alors que « nous» – l’Europe, l’Occident, les démocraties libérales – ne le sommes que pour nos valeurs. Ceci est une fable simpliste, le conte de fées que nous nous racontons à nous-mêmes. Il nous réconforte et nous conforte lorsqu’explosent les atrocités terroristes. Mais cela ne prévient en rien les prochains attentats.

La réponse aux attentats n’a été que d’ajouter encore plus d’humiliation au sort des réfugiés qui, ces temps derniers, n’ont déjà pratiquement connu que cela. Lindner qualifie prophétiquement l’humiliation de «poudrière».
Une question me poursuit: comment, en tant qu’individus, en tant que personnes engagées dans le processus de la Transition, pourrions-nous jouer quelque rôle pour briser ce cercle vicieux ? En tant qu’individus, nous pouvons faire beaucoup pour nous attaquer à l’humiliation dans la vie quotidienne. Nous pouvons être davantage conscients des moments où elle inspire nos réactions. Nous pouvons aider ceux qui, autour de nous, en sont les victimes, à passer comme le dit Lindner« de la réaction à l’action».

Lindner écrit que «l’auto-humiliation peut être le facteur central à clairement identifier si l’on veut un changement constructif».

Pour ceux d’entre nous qui élèvent des enfants, une des choses les plus puissantes que nous pouvons faire pour eux est de ne jamais les humilier et de les élever avec les ressources intérieures qui leur permettent de se tirer des situations potentiellement humiliantes. En ce qui me concerne, en tant que père, ne pas humilier mes enfants a été une intention consciente dès le début, à l’inverse, hélas! de ce que pratiquent d’autres parents. Des pans entiers de mon éducation se sont construits sur l’intégration de l’humiliation, une expérience qui aujourd’hui encore reste celle de beaucoup de personnes. Chaque fois que j’entends quelqu’un évoquer une semblable éducation et affirmer «Cela ne m’a fait aucun mal», je me demande à quel point le déni de l’humiliation est culturellement profond et comment il influence notre expression et la manière dont nous agissons.

Hartling affirme qu’un des meilleurs antidotes à l’humiliation est l’approche dite «appréciative» et il suggère quelques-uns de ses éléments-clés:

  1. Pratiquer la conscience inter-culturelle
    Aller à la rencontre des autres avec un respect mutuel, plutôt que vouloir leur faire mériter ce respect.
    Etre attentif aux impacts volontaires ou involontaires que l’on peut avoir sur les autres.
    S’assurer que, par-delà les différences de langage, culture, disciplines, intérêts, expérience, et beaucoup d’autres différences qui rendront les échanges riches et stimulants, chaque membre du groupe est bien connecté aux autres.
    Tout au long du programme, être attentif au temps et à son déroulement, en vérifiant régulièrement que les participants sont d’accord sur les objectifs de la session
  2. S’écouter mutuellement
    L’écoute et la parole forment un processus bidirectionnel. Nous pouvons littéralement nous écouter les uns les autres.
    Cela signifie que tous les participants peuvent respectueusement aider les autres à trouver le moyen d’exprimer clairement leurs idées.
    Créer un contexte de curiosité collective et de collaboration
  3. Gérer des conflits de bon niveau
    Manifester son désaccord sans être désagréable, sans être méprisant ou irrespectueux.
    Demander en quoi c’est un tort d’avoir tort. Parfois, reconnaître que l’on a tort est le chemin vers une nouvelle prise de conscience.
    En cas de doute, solliciter un feedback.
    Expérimenter que présenter ses excuses constitue un levier puissant.
  4. Créer une meilleure connexion par la réflexion
    En plus de réfléchir à l’accomplissement collectif, réfléchir sur le processus qui l’a permis.
    Etre sensible les uns aux autres et quand c’est nécessaire ajuster les différents aspects de la réunion.
    Reconnaître et honorer les personnes et les efforts partagés pour alimenter un environnement d’apprentissage valorisant et libéré de toute humiliation.
    Etre un partenaire actif, co-créateur de l’expérience de la réunion.
  5. Prendre le travail au sérieux sans se prendre soi-même au sérieux
    Recourir à l’humour et rire ensemble.
    Le questionnement appreciative est un outil couramment utilisé par les groupes de la Transition.
    C’est pourquoi ce qui précède pourra être familier à certains lecteurs.
    Nous pouvons créer – et beaucoup de groupes l’ont déjà fait – une culture collective d’où l’humiliation est bannie, ou en tout cas, si elle survient, elle est décelée et traitée de
    manière appropriée.
    S’assurer que nous mettons en oeuvre un bon processus fait une énorme différence.

Jamaica Plain New Economy Transition à Boston a été le premier groupe à soulever la question de ce que pourrait être la Transition vue à travers le prisme d’une stratégie de santé publique, j’aimerais suggérer de faire de l’éviction de l’humiliation un autre prisme de réflexion.
Cela pourrait constituer un des plus précieux legs de la Transition.

Dans le contexte des Etats-Unis, Donal Klein écrit : «Il faut en finir avec le déni. Les effets délétères de l’humiliation doivent être portés prioritairement à l’attention de la société américaine. Nous devons être capables de percevoir ce mécanisme, de le reconnaître et d’en parler jusqu’à ce que nous refusions d’en être les complices, que ce soit en l’infligeant, en le subissant ou en tant que témoin. Si, afin de construire une communauté, nous devons établir des connexions entre des individus et des groupes qui diffèrent nettement par leurs valeurs et leurs manières de faire société, alors l’objectif doit être de relier des gens et leurs expériences, de façon à inclure à la fois l’expérience de la différence et celle du sentiment d’être abaissé et humilié à cause de ces différences»

Lorsque je présente le livre «21 histoires de Transition», avec ses 21 histoires qui proviennent de 39 initiatives de transition dans quinze pays différents, je demande au public de réfléchir au fil rouge qui pourrait relier toutes ces histoires. Les réponses, chaque fois, relèvent des points communs et aussi quelques-uns qui concernent notre sujet.
Mais personne n’a encore évoqué comment ces histoires représentent un mouvement de la base vers le sommet par lequel des gens et des communautés peuvent tenter consciemment de briser le cycle de l’humiliation que nous voyons se jouer devant nous. Tant que notre mauvaise posture proviendra de l’humiliation et engendrera à son tour l’humiliation, nous continuerons à miner la capacité de l’humanité à s’épanouir. Briser ce cercle est vital. Cela commence maintenant.

Comme l’a dit Martin Luther King: «L’obscurité ne peut pas chasser l’obscurité, seule la lumière peut le faire. La haine ne peut pas chasser la haine, seul l’amour en est capable».

 

Traduction de Thierry Groussin et Claudia Valentinelli.

http://co-evolutionproject.org/wp-content/uploads/2015/12/Commencements09.pdf

http://issuu.com/commencements/docs/commencements09

original en anglais : 1. Publication du 19 novembre 2015

https://www.transitionnetwork.org/blogs/rob-hopkins/2015-11/

https://www.transitionnetwork.org/blogs/rob-hopkins/2015-11/paris-how-can-we-start-unpicking-spiral-humiliation-and-violence

Références:

Lindner, E. (2001). Humiliation: Trauma that has been overlooked: An analysis

based on fieldwork in Germany, Rwanda/Burundi, and Somalia. Traumatology,.

Marte Otten & Kai J. Jonas (2014) Humiliation as an intense emotional experience:

Evidence from the electro-encephalogram. Social Neuroscience. 9:1, 23-35

 

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