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Interview Pierre Bertrand

Au fond de g à d : Jeremy Light, Nathalie Lacroix, François Bartsch, Pierre Bertrand, 4 des animateurs de Trièves en Transition

Interview de Pierre Bertrand, Trièves (Sud-Isère)

Comment et quand avez-vous découvert la transition ?

C’est Jeremy Light, cofondateur du « Center for Alternative Technologies » au Pays de Galles, qui m’a parlé pour la première fois des « Transition Towns ». Jeremy est venu dans le Trièves il y a 20 ans comme chef jardinier à Terre Vivante et il est originaire de la région de Totnes. Le monde est petit !


Il y avait déjà 2 ans que je travaillais sur le pic pétrolier quand Jeremy m’a parlé de Totnes et de Rob Hopkins. En discutant, nous nous sommes dit que le Trièves, avec son identité forte, son tissu économique, culturel et social encore vivant, ses ressources nombreuses et son avance en termes de développement durable était l’endroit idéal pour essayer de lancer une initiative de transition en France.

Comment s’est développée votre initiative?

Il y a eu une première tentative fin 2007. Nous avons réuni plusieurs personnes intéressées par le sujet. Mais cela n’a pas marché, car beaucoup de gens venaient pour discuter de manière théorique, pas pour agir. Ça s’est arrêté après quelques réunions.

Nous avons recommencé en septembre 2008 avec une projection de « Cruel sera le réveil » devant une trentaine de sympathisants écologistes ou proches. Cela a motivé plusieurs personnes à nous rejoindre et nous avons lancé l’initiative. Au début, le groupe initiateur a beaucoup varié, avec des personnes qui partaient parce que cela ne les intéressait pas ou parce qu’elles n’avaient pas de temps ; d’autres sont venues les remplacer. Le plus difficile était de garder ceux qui voulaient agir alors que nous étions encore dans une phase de compréhension, d’apprentissage, de réflexion et d’organisation. C’est ce qui a motivé la plupart des départs, je crois. Trop théorique, des objectifs encore flous.


Pendant l’hiver, nous avons traduit plusieurs documents ou extraits du Transition Handbook et nous avons commencé la sensibilisation et les contacts avec les associations au printemps suivant. Nous avons vite constaté que les soirées classiques avec un film suivi d’un débat fonctionnaient mal et ne répondaient pas au besoin d’agir des gens. Il était temps de se former aux techniques d’animation du type « open space » (forum ouvert). La formation suivie à Totnes par trois d’entre nous au printemps 2010 nous a beaucoup fait avancer. Entre-temps, nous avons commencé à lancer des partenariats avec des associations locales sur des activités concrètes avec un premier atelier de fabrication de cuiseurs solaires.

Le comité de pilotage est actuellement composé de 6 personnes, mais il reste ouvert aux nouveaux. Pour nous, l’important n’est pas d’avoir un groupe nombreux, mais plutôt de diriger les gens vers des groupes de travail ou des associations partenaires où ils pourront agir concrètement, ou de susciter des actions dans des groupes différents. Nous avons démarré notre groupe « cœur et âme » (baptisé « Sources et Ressources ») à l’automne 2010.


Avez-vous étudié les étapes et principes de la transition et comment ?

Nous nous sommes procuré le Transition Handbook (le manuel en version originale anglaise) dès sa sortie en 2008, nous avons suivi la formation de base en 2010, nous consultons régulièrement le site du Transition Network et le blog de Rob Hopkins, car il y a de nombreux retours d’expériences intéressantes des groupes anglais, plus avancés que nous. Cela dit, il se passe aussi beaucoup de choses intéressantes en France dans d’autres milieux que la transition.

Nous ne suivons pas forcément le schéma des 12 étapes du manuel : il faut adapter le processus et la démarche à la réalité locale. Par exemple, la réflexion sur les circuits courts et la bio sont très avancés ici, il y a déjà un Agenda 21 sur le territoire et de nombreux projets associatifs, publics et privés. La première réaction des associations et des élus a donc été « Mais il y a déjà beaucoup de choses dans le Trièves, quel est l’intérêt de votre initiative ? ». Il a fallu réfléchir à la spécificité de la démarche de la transition dans le paysage socio-économique local et nous nous sommes demandé si l’existence d’un groupe de transition autonome était nécessaire, ou si nous devions nous insérer dans une association existante. Finalement, nous avons opté pour une démarche autonome.

Il ne faut pas oublier que les 12 étapes sont issues de l’expérience de Totnes, dans son contexte, et ne sont pas à suivre à la lettre. D’ailleurs, le « Transition Network » (le réseau international) réfléchit à leur abandon comme référence, car ils ont constaté que trop de groupes les suivent sans chercher à les adapter à leur situation. On peut même dire que Totnes est un cas hors normes.

Que donneriez-vous comme conseil aux gens qui veulent lancer une initiative de transition ?

« Se hâter lentement ». Comprendre ce que la démarche et l’esprit de la transition ont de spécifique, apprendre à se connaître et à fonctionner ensemble, connaître le tissu associatif, économique et politique local, trouver sa place et se fixer des objectifs, se former… tout cela demande du temps, et ce temps est difficilement compressible si l’on veut faire bien les choses.

Ce n’est pas facile, car face à l’urgence du pic pétrolier et de la crise économique (les deux sont très liés), on a envie d’agir très vite, d’en parler très vite. Le risque est de se disperser et de s’épuiser rapidement.

Je conseille de faire des essais à petite échelle, qu’il s’agisse de présentations, de conférences, de stages, etc. afin de pouvoir corriger ce qui ne va pas, de rôder sa pédagogie et d’affiner sa stratégie avant de se lancer à grande échelle. Attendre aussi les réactions des associations, des partenaires, des élus… pour mieux se situer. Prendre le temps de recenser ce qui existe autour de soi pour éviter de refaire ce qui existe déjà. Bref, poser son initiative. Cela nous aura pris près de deux ans. A Totnes, les fondateurs avaient déjà une longue expérience et une idée assez précise de ce qu’ils voulaient lancer. Ce n’est pas le cas de tout le monde, loin de là. C’est normal que ça aille moins vite ailleurs.

Quel est le meilleur aspect de la transition selon vous ?

Son côté positif. Oui, le monde de demain sera difficile et le potentiel de chaos existe, cela fait peur. Mais la mobilisation des gens, de leurs compétences, de leur énergie et de leur créativité sont très précieux pour leur donner envie de bouger. Rendre à chacun confiance et motivation, lui faire prendre conscience que lui aussi a une valeur et peut faire quelque chose. Tout cela est très précieux pour lutter contre le pessimisme et le catastrophisme qui paralysent l’action, surtout dans notre pays où on a l’habitude d’attendre les solutions d’en haut (« ils » vont trouver une solution, c’est à « eux » de nous sortir de là, etc.). C’est étonnant de voir comme on peut transformer une assemblée quand on parle de transition, comme les gens retrouvent le sourire. Je ne peux que conseiller aux groupes naissants d’approfondir les questions de psychologie et les outils d’animation proposés dans le Manuel de la transition (et d’autres qui existent ailleurs). Je suis d’accord avec Rob Hopkins, les présentations militantes classiques, telles que nous en avons l’habitude, ne marchent pas dans la durée. Ne négligez pas cette étape.