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Un jardin dans les Appalaches

Par Catherine Pizani

« C’était notre dernier jour en Arizona. Nous partions pour toujours, le cœur gros de toutes les choses que nous n’allions jamais revoir; le buisson où le coucou mexicain installait son nid et nourrissait de lézards ses drôles de poussins; l’arbre que Camille avait embouti en apprenant à faire du vélo; l’endroit précis où Lily avait posé la main sur un serpent mort. »[1]

Voilà comment commence le récit de Barbara Kingsolver : par un départ, un regard plein de nostalgie, une page tournée. Après en avoir eu assez de voir son jardin peu à peu dévoré par le désert d’Arizona, un désert «figé dans une grimace de douleur qui avait tout l’air d’un érythème solaire aggravé », elle décide, avec son mari et ses deux filles, d’aller vivre dans une ferme dans le sud des Appalaches.

Kingsolver choisit donc de tenter un pari fou : vivre de son potager et de son verger, créer de nouvelles recettes ou reprendre les anciennes enfouies dans le passé, écouter la nature respirer, consommer des légumes de saison, innover dans l’inimaginable, rester joyeuse et célébrer le commerce de proximité.

Cette femme qui a été aux premières loges des changements climatiques pendant 25 ans en Arizona, décide de révolutionner son temps et celui de toute sa famille.

Après 3000 km de voyage dans une voiture bourrée d’affaires personnelles, de menus objets et d’images déjà lointaines, Kingsolver et sa famille, se retrouvent dans une vallée verte, très verte, trop verte pour leurs regards brûlés de soleil. Une de ces vallées encaissées de l’Amérique rurale, laborieuse, conservatrice, celle qui n’a pas besoin des médias pour se rendre compte que le climat s’affole. Dans ce comté, agriculteurs et petits producteurs savent depuis longtemps que quelque chose ne va plus, que les précipitations deviennent rares et les hivers trop doux.

Mais l’Amérique rurale est une Amérique paysanne qui a toujours eu du bon sens et semble vouloir écouter les mots nouveaux de cette femme décidée à révolutionner son univers et peut-être aussi celui de son nouveau comté. Au fil des mois, les regards incrédules se transformeront peu à peu en poignées de main chaleureuses, les idées et graines s’échangeront spontanément et Kingsolver deviendra une cliente fidèle des producteurs locaux et aussi une amie. Honneur à la terre, hymne à la vie, au savoir-faire de tous ces orfèvres de la nourriture.

Dès les premières semaines, elle façonne le paysage et plante ses premières asperges. Les pouces apparaissent comme de petits miracles du quotidien, une vraie révolution est en route. Celle des produits goûteux, du « bien-être, de la satiété et de la plénitude olfactive », celle d’une autre façon d’être face aux saisons et à la nature qui sort des frimas de l’hiver pour mieux se renouveler. Il s’agit d’une révolution lente mais immuable. Une révolution qui fait un pied de nez aux groupes agro-industriels qui ont transformé cette ancienne nation de paysans en un peuple d’obèses analphabètes en matière d’art culinaire. Le pari de Barbara Kingsolver va bien au-delà de celui d’une femme qui veut chambouler ses habitudes alimentaires, il est politique et écologique.

La lutte contre les changements climatiques ne passe pas seulement par de nouvelles politiques publiques ou une meilleure organisation de la société civile, elle passe aussi par nos assiettes.

Ce livre n’est pas un chef d’œuvre littéraire mais un témoignage poétique qui nous invite à dépoussiérer le sens commun de nos arrières grands-parents pour revenir à des choses plus simples. Il est une invitation à un monde plus humain, plus proche de l’autre, plus respectueux de la terre nourricière, un monde qui rend hommage aux producteurs locaux, un monde en dehors des modes alimentaires et peu dépendant du pétrole.

Kingsolver nous offre un récit ponctué de recettes de cuisine et de brèves sur des sujets environnementaux brûlants. Tout en cultivant mots et légumes, elle nous rappelle qu’ « une culture alimentaire n’est pas une chose qui est « vendue » à des consommateurs. Elle découle d’un lieu, d’un climat, d’une histoire, d’un tempérament et du sens de l’appartenance. »

[1] Toutes les phrases entre guillemets proviennent du livre

                         La dissidence commence donc dans le potager…

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